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Toujours des obstacles à l’accès aux archives de la guerre d’Algérie

mardi 6 février 2024, par Michel Berthelemy

Club Mediapart, Gilles Manceron, vendredi 2 février 2024

Après une première réunion à Constantine, la commission d’historiens franco-algérienne issue du Rapport Stora s’est réunie à Paris au siège des Archives nationales. Cinq jours plus tard, le livre « Archives et droits humains » y a été présenté en présence de leur directeur, Bruno Ricard. Il contient un texte sur « La France et les archives de la guerre d’Algérie » que nous reproduisons.

Deux mois après une première réunion en Algérie, à Constantine, en novembre 2023, les dix membres de la commission d’historiens franco-algérienne instituée à la suite du Rapport Stora s’est réunie le 25 janvier 2024 à Paris, au siège des Archives nationales, avant de visiter différents centres d’archives et musées. Pourra-t-elle aboutir à des résultats ?

Par ailleurs, le 30 janvier 2024, le livre « Archives et droits humains [1] » y a été présenté en présence du directeur des Archives nationales, Bruno Ricard, et de l’historienne Annette Wieviorka, par deux des trois archivistes qui l’ont dirigé, Perrine Canavaggio et Jens Boel. Il contient un texte sur « La France et les archives de la guerre d’Algérie » que nous reproduisons ci-dessous, de Gilles Manceron et Gilles Morin, qui pointe les nombreux obstacles persistant en France dans ce domaine.

L’édition française de cet ouvrage, déjà paru en anglais et en espagnol, est dédiée à la mémoire de Louis Joinet (1934-2019), magistrat, expert indépendant auprès du Comité des droits de l’Homme des Nations Unies et cofondateur du Syndicat de la magistrature. Ce grand juriste a contribué à formuler en droit international les principes du droit à la vérité, à la justice et à réparation, ainsi que la notion de disparition forcée, à propos de laquelle la question des archives est essentielle.

Lors de la présentation de ce livre – dont le film va être diffusé par les Archives nationales –, on notait la présence de Sylvie Braibant, animatrice du « Collectif Secret Défense, un enjeu démocratique », ainsi que de deux représentants, dont Bachir Ben Barka, de l’Institut Mehdi Ben Barka-Mémoire vivante, qui fait partie de ce collectif regroupant une quinzaine d’affaires à propos desquelles les chercheurs comme la justice se heurtent aux silences du « secret défense ».

Qu’attendre de la commission binationale franco-algérienne ?

La commission franco-algérienne, dont la création a été annoncée à l’été 2022 par Emmanuel Macron lors de sa visite à Alger, en présence du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, est composée de cinq historiens algériens et cinq historiens français. Elle est coprésidée par Mohamed Lahcen Zeghidi, ancien directeur du musée national du Moudjahid, et par Benjamin Stora. Cette commission binationale sur l’histoire et la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie pourra-t-elle aboutir à de réels résultats ? Au cœur de ses discussions, les questions déjà évoquées lors de sa précédente rencontre à Constantine comme les restitutions par la France à l’Algérie d’un certain nombre de pièces d’archives, de la numérisation des registres d’état civil et de l’entretien des cimetières français en Algérie. Cette commission a formulé onze propositions aux présidents français et algérien, parmi lesquelles, la restitution de restes humains et d’objets symboliques.

En ce qui concerne les recherches historiques, les historiens algériens et français ont travaillé depuis des décennies sur l’histoire de la colonisation et de la guerre d’indépendance et ils ont souvent organisé des rencontres scientifiques. Des livres ont été codirigés, dès les années 1980, par Mohammed Harbi et Benjamin Stora ainsi que d’autres [2], dont l’ouvrage collectif paru en 2012, Histoire de l’Algérie à la période coloniale, dirigé par deux auteurs algériens, Abderrahmane Bouchène et Ouanassa Siari Tengour, et l’historienne et l’historien français, Sylvie Thénault et Jean-Pierre Peyroulou, édité à Paris et Alger. Les historiens des deux pays n’ont pas attendu une décision des autorités politiques pour travailler ensemble, avec aussi des historiens d’autres pays. Cette commission va-t-elle encourager les rencontres, la diffusion des connaissances dans les deux pays, et soutenir des initiatives qui documentent et encouragent les réflexions sur l’histoire coloniale et ses traces dans notre présent, comme le site histoirecoloniale.net ?

Il faudrait qu’une telle commission soit autonome par rapport aux pouvoirs politiques car ce n’est pas aux responsables politiques qu’il revient d’écrire l’histoire, ni de définir des sujets autorisés et d’autres à ne pas aborder.
Il reste beaucoup de travail à faire dans les deux pays pour une ouverture des archives qui soit réelle. En France, la tradition de fermeture qui se fonde sur l’abus de l’argument du « secret défense » est un obstacle aux recherches historiques.

Les travaux, par exemple, sur les « sections de grottes » créées en 1956 par l’armée française pour asphyxier les combattants algériens ou les civils réfugiés dans des grottes, ne doivent pas se heurter à des obstacles dressés par certains milieux de l’armée et de la haute administration. Des chercheurs algériens doivent avoir accès en France aux archives nécessaires à leurs travaux. Il faudrait faciliter leurs déplacements pour des séjours de travail en France et éviter qu’un petit nombre d’experts désignés par les responsables politiques aient le monopole de l’accès aux archives, en excluant les étudiants en histoire, les journalistes et les autres chercheurs indépendants.

En Algérie, l’autorisation d’accès à certains fonds relève de l’arbitraire et tous les usagers des archives se heurtent à l’insuffisance, voire à l’inexistence d’inventaires. Ce qui impose un énorme travail de formation d’archivistes capables de pratiquer les méthodes les plus modernes de classement et de reproduction des documents. La commission d’historiens franco-algérienne pourrait impulser un tel processus qui devrait bénéficier à la diffusion de la connaissance historique dans les deux pays.

Gilles Manceron
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[1] Jens Boel, Perrine Canavaggio, Antonio González Quintana, Archives et droits humains, Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2023.
[2] Gilles Manceron et Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre, la guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire, préface d’Edgard Pisani et postface de Mohammed Harbi, Syros, 1993.

https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/020224/toujours-des-obstacles-lacces-aux-archives-de-la-guerre-dalgerie

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